Croire à ce qu’on fait pour le mieux faire

Nous reproduisons ici l’introduction de Froissartage, grand jeu dans la nature, de Michel Froissart. Voici comment l”inventeur” de la technique qui porte son nom, présentait l’origine et l’esprit du froissartage.

A propos de froissartage, restez aux aguets car nous vous présenterons bientôt une belle collaboration…


S’il y avait un bûcheron capable de s’exprimer par les mots ou par le dessin, il écrirait un livre bien plus intéressant que je n’ai pu le faire moi-même et je me ferais volontiers son élève. Ceci dit pour bien spécifier que je ne suis pas un technicien. J’ai seulement mis au service de la jeunesse quelques observations faites au cours de ma vie paysanne pour donner à tous ceux que leurs goûts ou la nécessité ont fait vivre dans les bois, un moyen simple de tirer parti du bois sur pied avec un outillage rudimentaire.

Traditions…

Je n’ai, malheureusement, pas pu me borner à prendre des notes, il m’a fallu combiner des moyens pour retrouver ce qui n’a pu manquer d’exister au cours des siècles ou dans les contrées et les pays où je n’ai pas été.

L’établi notamment, si simple qu’il paraisse, m’a obligé à de longues réflexions pour rester dans la note de simplicité qui était indispensable pour s’organiser au départ. De même le clayonnage de l’échelle qui a constitué ma première table.

Rester simple oblige à éliminer une quantité de solutions qui a priori paraissent bonnes quand on est pourri de civilisation. Mais pour qui a fait la guerre, a mené loin du monde la vie de camp, les solutions s’imposent parce qu’on sent que celles-là seules sont réalisables en tout état de cause. Loin de moi donc la pensée d’éliminer définitivement toutes les ressources de la quincaillerie, de la scierie, les outils de menuisier. J’ai trop peiné à obtenir des planches en fendant des bûches, en les équarrissant, en les assemblant pour ne pas savoir que la scie est une aubaine, le clou une simplicité, le boulon un trésor et la charnière une invention sensationnelle ; j’ai voulu m’en passer le plus possible pour apprendre à s’en passer.

… vivantes

J’aurais pu me borner à donner quelques renseignements pratiques et des plans. C’est peut-être tout ce que l’on veut obtenir de moi. Je n’ai pu m’y résoudre. Partant d’une matière qui n’a en principe que la valeur du bois de chauffage et qui reste propre au chauffage, nonobstant des essais malheureux qui peuvent avoir été faits en coupant ou en perçant à tort, il m’a semblé que rien n’autorisait davantage l’audace du débutant à se manifester, puisqu’il ne risque que la perte de sa peine. Cultiver l’audace, c’est éduquer, c’est cela que j’ai voulu, en faisant réfléchir plus qu’en accumulant des solutions.

J’aurai à peu près perdu mon temps si je reconnais quelque part un fauteuil qui ne soit que l’exécution de ceux que je propose comme exemples. Tout mon espoir, c’est que le lecteur combine autrement les moyens et les formes en tenant compte des données immuables.

Grande aussi serait ma peine si le lecteur ne savait s’imbiber de l’atmosphère des forêts, comprendre la grandeur et la beauté de leur enchevêtrement dont, personnellement, je ne me lasse pas et dont il retrouvera la passion en maints endroits.

Joie du travail

Mais beaucoup de ceux qui retrouveront quelque attrait à travailler comme je le propose ne sont pas destinés, néanmoins, à en faire leur métier. Ils ont même déjà un autre métier, mais les circonstances – nous en traversons de dures – leur apprennent que si, dans la cité, chacun a sa place et que si chaque métier est utile, il y a d’abord des besoins élémentaires qu’il faut savoir satisfaire.  L’homme n’a pas sa place au foyer que pour y apporter de l’argent, mais il doit construire ce foyer, c’est pour lui une des meilleures manières de s’y attacher.

Au foyer, chacun est son maître : le foyer, c’est une cité complète en soi. On n’y dépend plus d’un ingénieur, d’un chef, d’une banque. On est son chef, on a sa banque dans le tiroir. On comprend mieux aujourd’hui que ne sont vraiment libres que les familles paysannes qui demandent au sol et aux bêtes tout ce qu’il faut pour vivre. Le métier des paysans est le plus varié, le plus complet parce qu’il nécessite d’aborder les problèmes les plus divers et les plus essentiels que ceux des villes ne se posent même pas. Ainsi ceux des villes perdent l’habitude de vouloir comprendre et même dans leurs métiers, ils se contentent souvent d’exécuter, alors que la joie de l’homme, c’est de comprendre et faire comprendre à son fils ce qu’on a compris soi-même.

Que nous voilà loin du problème de l’utilisation du bois rond, je m’en excuse, mais il me semblait nécessaire de justifier le retour à un stade aussi primitif en raison de l’occasion qu’il nous fournit d’entrer de plain pied, sous une forme accessible, dans les problèmes les plus divers.

Il y a beaucoup d’autres problèmes tout aussi élémentaires qui ne sont pas justiciables du bois rond et qu’il faudrait repenser, puisque pour beaucoup la tradition en est perdue. Il y a bien d’autres manières, notamment, d’apporter la joie au foyer, de donner son cachet personnel à son chez-soi ; j’en ai, quelque part, dressé un programme qui sera toujours incomplet. Car il n’y a pas de limites aux besoins.
Mais pour avoir la joie au foyer, il n’y a pas que les conditions matérielles, il n’y a pas que la tendresse de l’épouse à qui ont facilité la tâche, le rire joyeux des enfants qui ont un nouveau jouet sur leur lit à eux, il y a la gaîté des chansons qui jaillissent des cœurs purs, au lieu du chahut de la TSF, il y a le silence absolu obtenu parce que chacun et chaque chose a sa place ; il y a le recueillement du soir ; la nichée endormie ; la femme coud ou tricote ; le mari gratte encore de son couteau pour trouver la forme qu’il désire ou bien il lit quelque beau livre qui lui fera mieux goûter que l’insipide journal la paix qu’il recherche.

Les pionniers

Si je puis, par ces pages, contribuer à apporter un peu de joie partout où elles passeront, j’en serai bien heureux, mais comment n’en pas reporter le mérite sur quelques autres : François du Buit qui peina sur le premier établi et qui dormit en pleine neige en attendant les Parisiens qui venaient s’initier, et toi, Tito, qui fis le premier fauteuil pliant, et toi, Georges, qui donnas confiance à ta troupe en faisant un fauteuil à braver les générations, et toi, Laurent, qui cherchas le premier à t’évader des conseils paternels, et vous, les pionniers de Melun, qui avez osé l’observatoire mobile, et toi, Bénédicte, qui sus, durant l’exode, la valeur d’un lit, l’agrément d’une table et le luxe d’un poudrier, et toi, Madelon, qui fis un banc d’essais de ton jardin d’enfants.
Tu te rappelles : on enlève le beaupré et le grand mât, on rajoute des ponts, des cheminées et un bastingage et la barque de pêche devient le Normandie. Ou bien encore les maisons qui sortaient des bûches et l’église à combinaison, la balançoire et le cheval à la crinière folle, les lits de poupée démontables et les puzzles et, enfin, les régates sur le lac de Servière.

Merci aussi à Pierre Savourat dont la hutte dure toujours et qui bâtit de si beaux ponts au milieu des vipères. Merci aux généreux propriétaires qui nous ont laissé couper du bois ; merci à Pierre Goutet qui eut confiance dans un paysan et à Gérin qui souffre tant de l’à peu près, sauf dans les mots qui font fortune.

Mais que dire de Roland Pierre qui, infatigablement, a instruit des générations de chefs en leur montrant les résultats qu’ils peuvent ambitionner d’obtenir, et de Cyril qui a ajouté son grain de sel en traduisant mes croquis.

Etre prêt

Vous tous qui m’avez aidé, qui m’avez suivi, vous ne l’avez pas fait seulement par amitié ; vous êtes Scouts, vous savez que l’un de nos buts c’est le savoir-faire et que notre loi exige de ne rien faire à moitié. C’est sous ce signe que, en des temps plus heureux, les joyeuses patrouilles de chefs se sont mises humblement au travail, en faisant fi des menaces qui pesaient déjà sur l’avenir.
Ces heures que nous avons passées à apprendre à être prêts n’ont pas été perdues car, partout, et sous toutes les formes, il nous a fallu donner beaucoup de notre semence pour emblaver d’autres champs. Ne la refusons pas, mais faisons en sorte que les champs des Scouts de France restent la pépinière de qualité qui ne dégénère pas.

Puisse ce livre entraîner encore de nouvelles générations et leur apporter un peu d’aide là où la tradition orale ne peut pénétrer ; mais un livre ne remplacera jamais un camp, surtout si ce camp est dans la grande tradition de Cham’ ou du Breuil où chacun se dépouille du vieil homme et réapprend à croire à ce qu’il fait pour le mieux faire et entraîner sa patrouille qui n’est que l’image du monde, un monde où l’on s’aime.

Renard Gris des Plaines Picardes
Chamarande 1934
Le Breuil 1938
Camps de Formation de Chefs Scouts de France

Laisser un commentaire