Primauté universelle du rythme

De la nécessité du sommeil, avec un article du docteur Patrick Millet, paru dans Kraal info n°69, juin 2014, revue des Scouts et Guides Godefroy de Bouillon.


Si dans l’ordre intellectuel, Descartes a rallié les esprits par sa célèbre formule « je pense, donc je suis », dans l’ordre biologique son équivalent pourrait être « je bats, donc je suis ». La chose la plus commune de la vie organisée est le battement, la pulsation. Et ce dès le stade cellulaire : le M.R.P. (mouvement respiratoire primaire), clé de l’ostéopathie, s’observe sur les premières cellules constituées et ne s’éteint qu’après la mort clinique.

Plus aisément perceptible à chacun, le battement cardiaque, le pouls et la respiration sont autant de témoins de la fonction essentielle de cette respiration animée.

L’affaire semble tant évidente que conclue. Certes, mais que serait ce « mécanisme », en soi déjà admirable, sans une organisation adaptée ? Le rythme, la fréquence vont donner à cette répétition son inscription dans le temps et compléter l’axiome de départ : « je bats en mesure donc je suis ».

Une discipline scientifique assez récente, la chronobiologie, permet de comprendre comment toutes les fonctions vitales s’interpénètrent de façon organisée, efficace et harmonieuse : périodes d’activité et de repos, d’inflation et de décrues alternent en relation avec les impératifs propres à chaque système au sein de l’économie biologique générale de tout organisme vivant.

On perçoit ainsi que l’apparente autonomie des êtres vivants est très relative : malgré les innombrables prouesses d’adaptation au milieu, l’organisation de toutes les fonctions vitales est soumise aux fluctuations rythmiques du temps dont les plus flagrantes sont le cycle jour-nuit, les saisons et lunaisons.

Il en découle qu’une vie harmonieuse ne peut se soustraire aux règles naturelles. De même que la vie morale doit être ordonnée (loi naturelle), de même la vie biologique ne peut impunément s’écarter de la sujétion à un ordre établi fondé sur hiérarchies et cycles.

Informations et messages (froid, faim, fatigue, peur, douleur, etc.) à l’origine de nos chaînes de réactions vitales ne peuvent aboutir de façon cohérente et efficace, économique et préservatrice, que grâce au respect de l’horloge biologique.

Ignorer, sous-estimer, voire braver ces lois, conduit par le dérèglement de la vie à une dérégulation biologique, lit de bien des pathologies tant mentales qu’organiques.

C’est pourquoi, dans l’éducation exemplaire que cherchent à transmettre les éducateurs, la prise de conscience, la pratique et l’approfondissement de ces règles naturelles sont un socle indispensable au maintien et au développement de l’harmonie de chaque créature.

Pendant le repos, et notamment pendant le sommeil, la vie continue (heureusement !), rythmée et ordonnée au-delà même des activités évidentes de l’état de veille et beaucoup plus intensément que ne le montrent les apparences.

Au cours du sommeil de nombreuses fonctions s’accomplissent. La récupération de la fatigue physique et nerveuse nécessite un sommeil suffisant, tant qualitatif que quantitatif, et cela à tous les âges de la vie : c’est le sommeil réparateur bien connu de chacun, à défaut de toujours être bien pratiqué. Mais au-delà de cet aspect immédiat « banal », la nécessité vitale d’un sommeil conforme à des règles biologiques immuables mérite d’être évoquée.

Ainsi, que seraient l’enfant et l’adolescent sans une bonne croissance physique, psychologique et intellectuelle ? Or, une hormone de la croissance n’est quasiment sécrétée que pendant le sommeil, celle-ci assure la croissance mais aussi la régénération des cellules usées. Une autre hormone, la Prolactine qui stimule le système immunitaire, est aussi sécrétée pendant le sommeil. La mise en mémoire des apprentissages de la journée se fait pendant le sommeil, ainsi que l’apaisement et la résolution des « stress » du jour. Sous l’apparence du repos, le sommeil est donc une période biologiquement active et, naturellement, s’inscrit dans un schéma cyclique : outre son évident retour circadien (pluri-circadien chez les plus jeunes), sa décomposition interne en cycles et stades est fondamentale à l’accomplissement de ses fonctions.

Déroulement du sommeil

C’est une succession de cycles (de 1h30 à 2h chez l’adulte, un peu plus brefs chez l’enfant) dont le nombre (3 à 5 en moyenne) est fonction du besoin personnel de croissance, récupération et accomplissement physique et mental de soi.

Chaque cycle se compose d’une phase de pré-sommeil, puis de cinq stades de sommeil : quatre lents (lent léger puis lent profond) et un dernier stade dit paradoxal (rêves, activité cérébrale, muscles atoniques sauf du visage et des yeux). Le début de nuit est plus riche en sommeil lent profond et la fin, en sommeil paradoxal.

1. Le pré-sommeil (savoir le déceler)
En phase de pré-sommeil, la somnolence et d’autres signaux indiquent clairement le bon moment choisi par l’organisme pour l’endormissement. Négliger, méconnaître ces signes implique généralement d’attendre un nouveau départ de cycle, soit une heure, voire plus, et induit un décalage d’horloge biologique. Les inducteurs de cette phase sont internes bien sûr (fatigue, etc.) mais aussi ambiants (obscurité, silence, calme).

2. Le sommeil lent
Le métabolisme général se ralentit, la température corporelle baisse, les réserves énergétiques augmentent (synthèse cérébrale de glycogène et de protéines). Les synthèses hormonales et la mémorisation sus évoqués battent leur plein.

3. Le sommeil paradoxal
La consommation d’oxygène et de glucides est équivalente à celle de l’état de veille. Les « invariables » générales admettent des fluctuations liées notamment à l’âge. Ainsi, chez l’enfant (6 à 12 ans) la récupération de la fatigue pour certains demande repos voire sommeil en cours de journée ; mais pour beaucoup un temps d’activité libre hors contrainte suffit (fatigue physique comme intellectuelle, la vigilance diminue fortement de 13h à 15h, l’attention d’apprentissage devient médiocre voire nulle [NDLR : on constate un pic d’accident au travail dans ce créneau horaire ! Inutile de prévoir durant le camp une activité demandant de la concentration à ce moment du jour].

Chez l’adolescent, hors ce temps (souvent postprandial de surcroît) normal d’hypo vigilance, la somnolence diurne est le corollaire du mauvais endormissement (L.M.E : latences multiples d’endormissements) lui même corollaire des dérèglements modernes desquels l’adolescence est la cible privilégiée. Cette habitude devenue générale de négliger les signaux de l’endormissement est particulièrement ravageuse et peut à elle seule conduire au désastre tant scolaire que social.

Chance pour les uns, piège pour d’autres

L’activation du réseau neuronal de l’éveil est entretenue par l’éveil lui-même et il semble que lorsque les motivations positives sont suffisamment fortes, l’on reste éveillé davantage sans fatigue excessive : ce peut être une incitation à dépasser ses limites. Le rôle de l’éducateur prend là toute sa mesure : encourager jusqu’à un certain point et tempérer un certain orgueil de dépassement.

Ambiance et sommeil

Dans une chambre à coucher, bannir télévision, jeux vidéos et autres sources de divertissements addictifs, déloyaux concurrents de Morphée, ne s’obtiendra pas sans une prise de conscience personnelle des maux insidieusement distillés par des techniques d’autant plus dangereuses que prodigieusement perfectionnées. La volonté de s’y soustraire ne peut venir et surtout persister que par une éducation aux lois de la vie réelle, lois dont celle du vrai sommeil n’est curieusement pas la moindre.

Laissons conclure le Docteur J.L. Valatx : « Le sommeil est un bon indicateur de l’état de santé d’une personne et de ses relations avec le milieu dans lequel elle vit. C’est ainsi le thème exemplaire pour l’éducation à la santé ».


Les cinq phases du sommeil

1. Somnolence
Sur un sujet normal, en moins de 20 mn => endormissement (si non perçu => danger au travail, sur une machine ou en voiture).

2. Sommeil léger
50% du sommeil total soit environ 40 mn par cycle (sensibilité aux stimuli).

3 – 4. Sommeil profond
– en stade 3, persistance de l’activité musculaire discrète ;
– en stade 4, si le sujet est sensible, apparition des terreurs nocturnes, voire somnambulisme.
Cela représente 25% du sommeil total, soit 1h40 par nuit (quel que soit le sujet, petit ou gros dormeur). C’est le stade des divisions cellulaires et de la synthèse d’hormones de croissance (les signes vitaux sont ralentis et réguliers).

5. Sommeil paradoxal
Jusqu’à 25% du sommeil total ; l’activité du cortex cérébral est plus proche de celle de l’éveil que de celle du sommeil lent soit paradoxal.

Fin d’un cycle
Eveil (en général inférieur à 3 mn et non mémorisé au matin), puis nouveau cycle 1, 2, 3, 4, 5. Une nuit se compose de 3 à 5 cycles avec parfois un allongement de la phase 5 et un raccourcissement des phases 3 – 4, voire disparition ! Alors les derniers cycles seront composés de phases 1, 2, 5 ou encore 1, 2 si le mauvais sommeil se répète.

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