La hulotte a dit…

La hulotte a poussé un long hululement. En ce 31 décembre, la nuit tombe tôt. Il n’est pas encore six heures du soir et elle est déjà noire. La chouette a déployé ses ailes feutrées et survole son domaine plongé dans l’obscurité. Ses yeux perçants fouillent les bois et les taillis de Bonnefamille. Au sommet de la colline, une lueur dansante rougeoie entre les troncs… La duchesse s’est étonnée : depuis que les hommes ont abandonné la maison au bord du chemin, la forêt est déserte la nuit, sillonnée seulement de gibier à quatre pattes…

La hulotte s’est approchée. Elle s’est posée silencieusement sur la branche d’un chêne, un chêne majestueux qui surplombe de sa ramure cette lumière étrange. Elle a ouvert grand les yeux. Un cercle presque fermé de bâches tendues, orné de houx et de sapin. Dans ce «forum», onze êtres humains, hommes et femmes, jeunes et adultes, en pantalon, en jupe ou en bure, chevelus, glabres ou barbus. Au centre, la flamme joyeuse d’un feu de bois. Tous ces gens rient, discutent, s’affairent, s’interpellent ; les casseroles circulent, les fourchettes battent la crème, les mains pétrissent la pâte à pain.
La hulotte a tourné la tête. Elle a aperçu non loin trois tentes, puis, presque invisibles au ras du sol, cinq « tarps » montés en diamant. Elle s’est dit que ces hommes étaient bien habiles… Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ce petit groupe a pris la route dès le matin et a déjà appris beaucoup de choses durant la journée : s’orienter, se réchauffer, bâtonner, utiliser son couteau, faire du feu, monter un abri… se connaître, s’entraider…
La hulotte a entendu un mot lancé joyeusement : «apéro !», suivi des notes d’un bénédicité. Les onze ont fait un peu de rangement et se sont installés sur les bancs de rondins. Ce sont maintenant les quarts et les bouteilles qui passent de main en main, bientôt suivis de pains cuits sur la braise, de viande en sauce, de bouillon, de galettes dorées…
(Pardonnons à la hulotte qui n’est pas très douée en cuisine, plus habituée aux mulots crus, et détaillons pour elle le menu : truite fumée, pomme et crème au citron sur son toast à la braise, soupe thaï aux crevettes, poulet sénégalais et son riz basmati et pour finir, syrnikis (pancakes russes à la faisselle)… mais laissons là cet entracte culinaire, et continuons notre récit.)
Les campeurs chantent – chansons au feu, chansons d’amour – chacun y va de son petit refrain, de sa chanson préférée, reprise dans un éclat de rire par ceux qui la connaissent aussi. Les galettes grillent dans la poêle, bientôt arrosées de vin chaud.

Les voix ont baissé. Le plus jeune s’est endormi.

Seule, la voix calme de l’homme encapuchonné rompt maintenant le silence. La hulotte tend l’oreille. Il parle de la manière dont vivent les hommes aujourd’hui, de simplicité, de détachement. Il parle de «dire non», et sa voix se fait ferme. Il parle de la nature, et sa voix se fait contemplative ; la nature est vraie, la nature est rude, la nature est belle.
« Je suis donc belle ? » se demande la hulotte.
Oui, tu es belle, et ton chant est une louange pour ton Créateur ; ton vieux chêne aussi est beau, sa majesté reflète celle, infinie, du Créateur. Beau aussi le brouillard épais et silencieux qui tombe sur la forêt lorsque sonne minuit au clocher de Bonnefamille.
Les embrassades du nouvel an résonnent, les vocalises légères d’un dernier chant. Chacun regagne son abri pour la nuit.
La hulotte est restée seule sur son vieux chêne. Elle a regardé mourir les braises du feu de veillée.


Elle a chassé toute la nuit, tandis que les onze dormaient. Le jour n’était pas encore levé lorsqu’elle a vu l’homme au capuchon sortir de sa tente, ranimer le feu et s’agenouiller sur le sol humide. Il semblait tellement à sa place… tellement uni au Créateur. Puis le jour a commencé à poindre et elle a entendu du bruit dans les abris de ces êtres décidément bien surprenants.
« Les hommes se lèvent, c’est l’heure pour moi d’aller dormir… » s’est dit la hulotte. Elle a salué les dormeurs d’un hululement et s’est éloignée de son vol feutré, laissant les membres du petit groupe se lever un à un, rejoindre le forum pour déguster un petit déjeuner chaud et partager leurs impressions sur la nuit à la dure.
Une heure et demie plus tard, le camp avait disparu sans laisser de traces, tarps repliés, sacs remplis, feu camouflé.
Les campeurs ont repris la route. Ils ont lu la carte, goûté les plantes au bord du chemin, discuté et partagé leurs convictions. Arrivés au château, ils sont allés à la rencontre du Créateur, qui s’est rendu présent pour eux durant la messe célébrée dans la petite chapelle.


La première nuit de l’année est tombée ; la hulotte à tire d’aile est allée rendre visite aux pensionnaires du parc animalier de Bonnefamille. Elle les connaît bien, tous ces animaux recueillis et soignés par les châtelains.
« Avez-vous vu les campeurs du nouvel an ? a-t-elle demandé.
– Oui, ils ont passé l’après-midi ici ! ont répondu les renards.
– Ils ont admiré mon vol, a dit le grand-duc.
– Nous étions en pleine sieste alors nous n’avons pas daigné nous lever, mais ils avaient l’air sympathiques… ont dit les ratons laveurs.
– Vous auriez dû venir les voir ! Ils nous ont nourris, ont dit les daims.
– Ils se sont extasiés devant mon plumage, a dit le faisan doré.
– Ils ont plaisanté mes plumes ébouriffées, a dit le pigeon capucin.
– Ils se sont intéressés à nos habitudes, ont dit les ragondins.
– Ils riaient et posaient mille questions sur tout ce qu’ils observaient, a dit le loup.
– Ils semblaient fatigués… a dit le lynx…
– … ils étaient joyeux ! » a dit le grand cerf élaphe.

On a entendu la voix de la toute petite chevêche :
« On dit que l’homme est fait pour le bonheur. »


Un très grand merci au château de Moidière qui nous a accueillis pour ce réveillon. A visiter en toutes saisons !

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