Le prince Goriouchkine


En ce beau temps de l’Avent, nous vous proposons un conte de Noël, extrait de “Ecoute, petit loup“, de Maurice Vauthier.

La nuit, sur la sainte Russie, avait commencé comme toutes les nuits de Noël, dans le carillon des cloches sonnant à pleine volée. « Demain, Noël ! Cette nuit, Noël ! » Chacun s’était fait un visage heureux et un coeur de fête.

A la première étoile du soir, les enfants, de porte en porte, avaient chanté les traditionnels Koliadki, recevant partout bon accueil et gâteries ; les jeunes sapins se dressaient devant les foyers, et les ménagères affairées avaient selon la coutume, confectionné l’appétissante koutia de riz et de fruits secs. « Demain, Noël !… »

Comme toutes les nuits de Noël, avait commencé la veillée chez les Vassilevski. Leur confortable ousadba (*) s’élevait derrière un bosquet de bouleaux, dans l’immense plaine : construite en bois du pays, avec ses fenêtres claires et ses pièces spacieuses, c’était la seule maison d’alentour, hormis la pauvre isba de Piotr le moujik, que l’on devinait à une demi-verste de là, écrasée sous la neige. 

Igor Georgevitch Vassilevski pénétra dans la salle commune. Sa femme Anna Pavlovna, une bible sur les genoux, lisait ; dans un coin, les trois servantes et le régisseur faisaient figer dans l’eau la cire chaude où se lit l’avenir ; le feu ronronnait, le gros samovar de cuir sifflait en sourdine avec de petits puff ! puff ! Rassurants ; quand aux enfants, groupés devant l’âtre, ils écoutaient le vieux Piotr.

– Voici l’heure, Anna ! Lança Igor. J’attelle la troïka. Prépare-toi et fais coucher les enfants !

Il décrocha du mur un fouet de cuir tressé et sortit.

– Allons, Boria, Micha, Natachka ! Ne tourmentez plus le vieux Piotr ! dit Anna.

Les trois enfants entouraient le conteur avec des yeux ravis. Piotr était un moujik, un vrai moujik avec sa barbe dans sa culotte, des mains calleuses et un dos voûté à force de s’être penché sur la terre. Depuis son plus jeune âge, il travaillait pour les Vassilevski ; tous les jours, après dîner, il venait frapper à leur porte, entrait en secouant soigneusement ses bottes, souhaitait le bonsoir, avalait en remerciant la tasse de thé bouillant que lui offrait Anna et se dirigeait vers la cheminée, aussitôt entouré par un essaim joyeux :

– Piotr ! Piotr ! Le prince Goriouchkine ?…

Piotr souriait ; ses yeux bleus se posaient sur les enfants avec une lueur d’affection, douce comme un soleil de printemps. Il lissait sa barbe blanche, faisait semblant de réfléchir un moment, et lançait les mots magiques :

Alors, le prince Goriouchkine

Cette histoire durait depuis des années et semblait ne jamais devoir finir. Le prince Goriouchkine était un héros merveilleux, colosse de six pieds de haut,  beau comme un dieu, fort comme un boeuf, courageux comme un lion, à qui il arrivait les aventures les plus extraordinaires.

Il avait, à lui seul, vaincu les armées du Grand Mogol, sauvé la tsarine d’un incendie, tué les troupeaux d’ours, mis en déroute des compagnies de brigands, traversé les déserts, les mers, les montagnes, découverts des trésors fabuleux, châtié des rois perfides et des vassaux félons. Vingt fois, il s’était battu en duel ; dix fois, il avait perdu au combat un bras, une jambe ou un oeil. Mais comme par enchantement, le bras, la jambe ou l’oeil repoussait quand son propriétaire se trouvait en avoir besoin pour l’aventure suivante.

Personne, ni Boria, ni Micha, ni Natachka, ne s’étonnait de ces petits détails : lorsque le prince obtenait la main de la fille du Grand Turc, on oubliait même qu’ils avait épousé une bonne quantité de princesses, dont chacune lui avait donné de nombreux enfants.

– Alors le prince Goriouchkine…

Paroles enchanteresses ! Clé d’un monde merveilleux où l’on aurait oublié bien autre chose que les bras coupés, les épouses ou les enfants…

Parfois quand l’intérêt semblait languir, soit que le prince fût, par extraordinaire, au repos dans son jardin ou qu’il vînt de s’endormir, Piotr, brusquement, prenait sa grosse voix et faisait d’un air terrible :

– Tout à coup !… (*)

Ce qui arrivait, c’était une troupe d’ennemis, une tempête furieuse ou un messager du tsar sur son cheval blanc d’écume.

Plus que toute autre autre chose, les enfants raffolaient de ce Tout à coup !… qui les faisaient frissonner d’une crainte si délicieuse. Et lorsque d’aventure le conteur s’attardait à quelque description tranquille, Boria, Micha ou la petite Natachka ne manquait pas d’implorer : 

– Piotr, s’il te plaît, fait Tout à coup !…

Piotr plissait ses yeux malicieux, continuait pendant un temps à parler doucement et, alors qu’on ne s’y attendait plus, s’interrompait au milieu d’une phrase pour lancer d’une voix tonnante :

– Tout à coup !… 

Ainsi se passaient paisiblement les soirées à la maison des Vassilevski, et il eût été difficile de dire qui, du conteur ou de son auditoire, prenait le plus de plaisir à ces récits.

Ce soir-là cependant, Igor Vassilevski attelait les chevaux. L’écurie était contiguë à la maison, selon la mode ancienne : une cloison de bois la séparait seule du reste de l’habitation.

Igor alluma une lanterne, se dirigea vers les deux chevaux bais, Gnedko et Vaska, les fit sortir et commença de les atteler à la troïka, l’un à droite, l’autre à gauche. La place centrale était celle de Belianka la blanche, qu’on entendait tourner dans sa stalle en compagnie de son poulain. 

– Nous allons à la messe de minuit, Belianka ! Il faut te séparer de ton fils !

Igor avait posé sa lanterne à terre, sur la paille, et flattait la jument tout en surveillant le moment propice pour la faire sortir sans que le poulain suivît. L’opération n’était pas des plus faciles, car le jeune animal, inquiet, suivait les moindres mouvements de sa mère. Enfin Igor y parvint et entraîna rapidement Belianka au-dehors, où la lune sur la neige immense répandait une étonnante clarté.

« Un léger vent d’est ! Peut-être va-t-il neiger… », pensa Igor. Mais, à cette saison, ce ne pouvait être bien terrible, le village ne se trouvait qu’à une dizaine de verstes et, avec ses trois chevaux pleins de vigueur, Igor se sentait de taille à défier n’importe quelle tempête de neige.

Il acheva donc paisiblement de harnacher Belianka et rentra dans la salle commune : 

– Comment ? Les enfants sont encore là ! Et toi aussi, Piotr, avec tes histoires stupides ? Décidément tu ne deviens plus bon qu’à cela. Tu vieillis, Piotr ! Allons, va-t’en !

Le vieux moujik leva son regard voilé d’un doux reproche, prit humblement sa casquette :

– Tu as raison, Igor Georgevitch, mes jambes et mes bras se fatiguent, je n’entends plus clair, oui, je ne suis plus guère bon qu’à raconter des histoires aux enfants… Pardonne-moi !

Micha s’accrocha aux bras du vieil homme : 

– Oh ! Encore un peu, Piotr !… Papotchka, si tu savais ! Le prince Goriouchkine est assailli par une meute de loups, il a perdu son sabre et son poignard dans la neige…

– Sornettes ! cria Igor, courroucé. Mikhaïl ! Va te coucher ! Et les autres aussi si vous ne voulez pas être au pain sec le jour de Noël !

Quand le père disait « Mikhaïl » au lieu de Micha, c’était signe de colère. Il fallait obéir.

– Votre Papotchka a raison, mes enfants, dit Piotr… Au lit, Micha ! Bonsoir, Boria ! Que Dieu te donne de beaux rêves, Natchka…

Le moujik courba son vieux dos, ouvrit la porte et s’éloigna dans la neige.

La troïka glisse au trot de ses chevaux joyeux. Toute la maisonnée y a pris place : Igor tient les rênes, ayant sa femme à ses côtés. Derrière les trois servantes et le régisseur. On n’a laissé à l’ousadba que les enfants, bien sagement couchés en leurs petits lits, et, dans l’écurie, le poulain dont on a quelque temps entendu les hennissements d’appel.

Claque le fouet, tintent les grelots, court et court le grand traîneau sur la plaine blanche !

– Allons Gnedko ! Allons Vaska ! Allons Belianka ! 

C’est la joie qui sonne dans la voix d’Igor, qui emplit le coeur des passagers, qui frémit dans les sabots agiles… Noël !

Voici le bois de sapins noirs, le petit pont sur la Mejeva, la boucle du grand tournant ; voici le village avec ses lumières… Le clocher à bulbe de l’église pique le ciel comme un dague au bout d’un point : les cloches volent, sur la plaine, sur toute la sainte Russie… Noël !

Dans l’église chaude les lumières palpitent devant les icônes. Les encens répandent leurs parfums lourds, tandis que les voix graves des hommes résonnent, solennelles comme un chant d’orgue. Les femmes, inclinées sous leurs foulards blancs, prient. Le pope a élevé le ciboire doré : il étend maintenant les bras…

Igor, pénétré d’une douce émotion, contemple ces feuillages neufs, ces flammes. Son regard s’arrête sur la petite lampe rouge qui scintille, à droite de l’autel.

Son regard s’arrête… Et devient tout d’un coup d’une fixité effrayante. Ses traits se décomposent, ses yeux s’agrandissent comme sous l’emprise d’une vision d’épouvante. Les ongles de ses mains meurtrissent sa chair…

Il s’est levé brutalement ; bousculent ses voisins dans un grand bruit et , sans un mot, comme un dément, se rue vers la porte.

Le pope stupéfait, s’est interrompu dans son geste ; l’assistance regarde sans comprendre. Anna Pavlovna, très pâle, s’est levée à son tour et marche sur les pas de son mari. 

Arrivée sur le seuil, elle n’a rien vu, Anna, rien vu d’Igor, qu’au loin sur la piste la silhouette gesticulante fouettant à plein bras les chevaux d’une troïka…

Sur la piste blanche, la troïka vole comme un vertige. Siffle et claque le fouet, galopent de toutes leurs jambes les chevaux dont le dos blanchit sous l’écume ! L’angoisse est au coeur d’Igor et le déchire à pleines griffes…

Ce qu’il a vu soudain dans la flamme de cette petite lampe rouge à l’église, c’est une autre flamme, une autre lampe : une lanterne d’écurie abandonnée par mégarde sur une litière de paille où tourne un poulain fantasque. L’image qui hante ses yeux est celle d’une ruade de l’animal, de la lanterne renversée, du feu qui gagne la maison, la grande ousadba isolée dans la plaine où dorment, innocents, ses trois petits enfants…

Fouette et fouette le bras d’Igor, hennissent les chevaux de douleurs et d’effroi, la troïka vole dans la neige tourbillonante !…

– Plus vite, Vaska ! Gnedko ! Belianka ! Plus vite, plus vite !

Voici le grand tournant, le petit pont sur la Mejeva, le bois de sapins noirs, et derrière le bois…

Une détresse affreuse s’est abattue sur Igor, brutale comme la foudre. Son cauchemar, il va le vivre ; ce qu’il redoutait, le voilà, ce petit point rouge entre les sapins, qui s’approche, qui grandit, se tord en flammes échevelées sur la plaine : sa maison !

Lâchée le fouet, lâchées les rênes, Igor s’est laissé retomber sur la banc rude, la tête entre les mains, et sanglote éperdument…

La troïka, cependant, continue de glisser au galop des chevaux. C’est Belianka, qui les entraîne. Quelque chose l’appelle, elle aussi…

Igor s’est levé, hagard. Le voici maintenant devant la maison : ce n’est plus qu’un brasier de flammes et de fumée. Comme un furieux, il s’élance : 

– Micha ! Boria ! Natachka !… Ma petite Natachka !

Les larmes brouillent ses yeux et sa voix. Il veut entrer dans cette fournaise où crépitent des bruits sinistres…

Quatre fois, il a bravé les flammes ; quatre fois, il a dû ressortir, à demi suffoquant, et se rouler dans la neige pour éteindre ses vêtements.

– Mes enfants, répondez ! Vous êtes là, mes enfants ?…

Mais rien ne répond que la sourde clameur de l’incendie et le murmure du vent d’est qu’empanachent des flocons de neige…

Igor, alors, se détourne comme un rêve et marche à pas pesants, ne sachant où ; les larmes baignent son visage. En chemin, il rencontre une silhouette folle : c’est le poulain, les crins roussis, un débris de longe autour de l’encolure, qui ouvre des yeux terrifiés et hennit pour appeler sa mère. Heureuse mère !

Comme ses pas sont lourds ! Lourde, la neige qui colle à ses bottes ; lourd, son coeur sous le désespoir ! La nuit est froide, le chemin semble sans issue… Voici pourtant la masse d’une pauvre isba, la seule de ces parages, celle de Piotr. Sans bien savoir ce qui le pousse, Igor s’avance, chancelant, et s’adosse à la porte de troncs d’arbres. Il n’a pas remarqué une légère lueur à la petite fenêtre. Longtemps, il reste là, prostré, sans prêter attention à un murmure confus qui vient de l’intérieur.

Rumeur douce, comme celle d’une rivière lointaine, bruissement familier comme les caresses du vent d’automne dans les ramures, langage ami, qui peu à peu le pénètre, s’insinue dans son coeur, en sa pauvre tête pour les apaiser, devient un chant serein qui le fait tressaillir à l’appel d’une joie insensée :

« Piotr  ! »

Sans bruit, la main tremblante d’Igor a soulevé le loquet. Incapable de parler, il entre et referme doucement la porte…

L’unique pièce de l’isba sommeille dans la pénombre ; la gueule rougeoyante de l’énorme poêle d’argile met au plafond des lueurs pourpres. Ça et là, accrochés aux grosses poutres, pendent des chapelets d’oignons roux et des pièces de viande fumées ; contre le mur, les outils de Piotr. L’atmosphère est paisible, parfumée de l’odeur du bois vif et de la résine chaude. On ne perçoit qu’à peine les rumeurs de l’incendie, assourdies par la plainte monotone du vent.

– … Alors, le prince Goriouchkine…, disait le vieux Piotr.

Des larmes silencieuses coulent à nouveau sur le visage d’Igor, mais celle-là sont de joie…

Piotr est assis devant le feu qu’il tisonne, le regard lointain. A côté de lui, sur le large banc de bois mal équarri, la petite Natachka, pelotonnée contre l’épaule du vieil homme, yeux clos et sourire enchanté, est partie au pays où les histoires se racontent toutes seules. Dort aussi Micha, et dort Boria, allongés de tout leur long devant l’âtre, sur une peau d’ours.

Alors, le prince Goriouchkine…, disait doucement le vieux Piotr.

Igor s’est avancé. A voix basse il questionne : 

– Piotr ! Comment as-tu fait ?…

Le moujik eut un sursaut : 

– Ah ! C’est toi, Igor Georgevitch ?… Pardonne-moi, j’avais presque fini, Igor, presque fini, je t’assure…

Il avait la mine penaude d’un petit garçon que l’on surprend en faute et s’étonna fort quand Igor le prit dans ses bras en bénissant son nom.

– Quand as-tu vu l’incendie, Piotr ?

– De quel incendie parles-tu ? Je n’ai rien vu que ces trois enfants-là arriver, peu après ton départ, en me suppliant de continuer l’histoire. Mais ne les punis pas, Igor. Tout est de ma faute, j’aurais dû les renvoyer… Et puis, j’avais laissé le prince Goriouchkine au milieu des loups. Ils voulaient savoir, tu comprends ?

– Et tu n’as rien entendu ?

– Non, que le vent d’est, mais tu sais que mon oreille s’affaiblit…

Pour toute explication, Igor conduisit le moujik à la fenêtre : 

– Ces flammes, Piotr, c’est ma maison qui brûle !

Il avait un accent presque joyeux.

– Ta maison ! C’est une catastrophe !

– C’est merveilleux ! Une maison, on la rebâtit : tu m’y aideras ! Tandis que des enfants comme ceux-là…

Il jeta un regard attendri sur le banc de bois, sur la peau d’ours… Boria dormait toujours, et Micha, et la petite Natachka. Ses enfants ! Ils dormaient, du franc sommeil de leur âge, heureux de savoir comment le prince Goriouchkine avait échappé aux loups. 

L’ousadba d’Igor est maintenant reconstruite, derrière le bosquet de bouleaux, aussi belle et aussi grande qu’auparavant. Une seule différence : les chevaux logent à une demi-verste de là, dans une petite isba qui ne sert plus à rien depuis que son occupant l’a quitté. Son occupant, c’était Piotr.

On a aménagé pour lui, sur l’emplacement même de l’ancienne écurie, un confortable logement. Les enfants n’ont qu’une porte à pousser pour l’y rejoindre, lui et ses histoires. Parfois, les personnes sérieuses y viennent aussi, et même Igor qui ne manque jamais de faire observer : 

– Ce que tu ne racontes pas, Piotr, c’est le plus bel exploit du prince : tu sais, cette nuit de Noël où il a sauvé trois petits enfants d’un incendie ?… Mais je t’ai interrompu. Allons continue, nous avons le temps !

Le vieux Piotr sourit de tout son bon visage, lisse sa barbe, plisse ses yeux si clairs, pose sa main sur les cheveux dorés de la petite Natachka, et laisse couler sa voix chaude :

Alors, le prince Goriouchkine…

(*) ousadba : maison de Koulak, propriétaire terrien de l’ancienne Russie.

(*) en Russe : Vdroug !…

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